ESTIVES de L'OURS
Le 24 avril, à Oloron-Sainte-Marie,
Des éleveurs se sont rassemblés devant la sous-préfecture, à l’appel de la FDSEA 64. Pendant près de deux heures, sans banderoles ni tracteurs, ils ont choisi une forme d’expression sobre, centrée sur la prise de parole. Le message porté n’en était pas moins direct : réclamer l’éradication de l’ours. Jean-François Lacazette, en charge de la montagne au sein de l’organisation, a affirmé que la cohabitation n’avait jamais été possible par le passé et qu’elle ne pourrait pas l’être davantage aujourd’hui. Dans le prolongement de cette mobilisation, la FDSEA 64 a qualifié la situation de prédation d’intenable pour les éleveurs de montagne, évoquant les attaques répétées, des pertes d’animaux et une pression quotidienne pesant sur les exploitations. Estimant ne pas obtenir de réponses concrètes et adaptées, elle a par ailleurs choisi de boycotter la réunion du groupe ours de ce jour, réaffirmant son refus de toute perspective de cohabitation. (source repris de La République des Pyrénées)
Cette prise de position, par sa radicalité, appelle toutefois une interrogation de fond : refuser le dialogue permet-il réellement de faire évoluer une situation aussi complexe ? Le retrait des espaces d’échange peut traduire une exaspération légitime, mais il peut aussi fragiliser la capacité collective à construire des réponses opérationnelles. La question n’est pas tant de juger une posture que de s’interroger sur ses effets : comment améliorer les dispositifs existants, faire remonter les réalités de terrain, ou encore adapter les politiques publiques, si les lieux mêmes de discussion sont désertés ? Derrière cette attitude se pose plus largement la question du partage des responsabilités et de la volonté d’inscrire les difficultés rencontrées dans un cadre de travail commun, plutôt que dans une logique d’opposition qui, à terme, risque d’enfermer chacun dans ses certitudes.
Il est difficile de ne pas le dire plus nettement : la question de la prédation en montagne, et en particulier celle liée à l’ours dans les Pyrénées, engage directement la responsabilité de l’État. Depuis la réintroduction du plantigrade dans les années 1996, celui-ci n’est pas un phénomène spontané mais bien le résultat d’une décision politique, assumée au nom de la biodiversité. À ce titre, cette décision ne peut rester inachevée ni se limiter à un cadre réglementaire ou indemnitaire ; elle implique une obligation pleine et entière d’accompagnement, de structuration et de suivi des moyens de cohabitation.
Or, dans les faits, si des dispositifs sont encouragés ( parcs de nuit, chiens de protection, systèmes d’effarouchement, clôtures) leur déploiement apparaît encore trop souvent inégal, insuffisamment encadré techniquement et rarement évalué dans la durée. L’État ne peut se contenter de financer ou de prescrire : il lui revient d’organiser, de former, de contrôler et d’ajuster. Assumer, ici, signifie garantir que les équipements proposés soient adaptés aux réalités de terrain, correctement mis en œuvre et effectivement suivis dans le temps.
À l’approche de la montée en estive, cette exigence devient d’autant plus cruciale que ces territoires vastes et ouverts ne sont pas exclusivement agricoles. Ils sont aussi des espaces de circulation, de découverte et de partage, fréquentés par d’autres usagers. La coexistence ne peut donc être pensée uniquement à l’échelle de l’exploitation, mais bien à celle d’un territoire vivant, aux usages multiples.
Dans ce cadre, il conviendrait également d’aborder avec lucidité la question, plus sensible, de l’appropriation du territoire. Le monde agricole, par son histoire, son travail et sa présence continue, entretient un lien profond et légitime avec ces espaces. Mais cette légitimité ne peut se confondre avec une exclusivité d’usage. Les estives, les montagnes et les espaces ouverts relèvent d’un bien commun, où coexistent activités agricoles, usages récréatifs, enjeux écologiques et responsabilités collectives. Ignorer cette pluralité, ou la réduire, contribue à durcir les positions et à rendre le dialogue toujours plus difficile.
Dans ce contexte, la radicalité de certaines prises de position traduit une tension réelle, mais ne saurait tenir lieu de réponse structurante. Si elle se veut l'expression d'une lassitude, d'une inquiétude, et surtout porteur d'un sentiment d’abandon, elle ne résout ni les déséquilibres techniques, ni les insuffisances d’accompagnement, ni la nécessité d’organiser concrètement cette cohabitation.
Car en définitive, l’ours, comme les autres grands prédateurs, ne fait qu’occuper un espace que l’homme a choisi de lui restituer. La responsabilité qui en découle ne peut être déplacée ni réduite. Elle impose au contraire un effort collectif de lucidité, de rigueur et d’engagement. À défaut, ce ne sont pas seulement les éleveurs qui se trouvent en difficulté, mais bien l’ensemble du projet de coexistence qui vacille, et avec lui une certaine idée de l’équilibre entre activités humaines, territoires partagés et milieux vivants.
En mon fort intérieur, cette question dépasse largement le seul débat technique ou agricole. Elle touche à une manière de concevoir le rapport entre l’humain, le vivant et le territoire. L’ours n’est ni un symbole à éradiquer, ni une présence à idéaliser : il est un des acteurs d’un espace redevenu partagé, parfois subi, souvent disputé. C’est dans cet espace fragile, entre contraintes économiques, réalités biologiques et choix politiques, que se joue aujourd’hui bien plus qu’une coexistence : une capacité à habiter ensemble un territoire sans en nier les tensions, et ses limites.
Il y a aujourd'hui plus d'une centaine d'ours dans les Pyrénées. En 2025, l’OFB a recensé 289 attaques d’ours sur le cheptel domestique. Les pertes associées sont estimées à 510 animaux d’élevage.
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